L'avenir de l'école se trouve-t-il vraiment en Asie ?

Depuis plusieurs années, les pays d'Asie Pacifique trustent les premières places des classements éducatifs internationaux. De bons résultats qui ne doivent cependant pas cacher des conséquences sociales et humaines souvent très lourdes.

D'après le PISA, les élèves singapouriens seraient les plus talentueux du monde. (Photo DR)

C'est un point sur lequel se retrouvent bon nombre de spécialistes. À l'échelle des pays développés, la France abriterai un système éducatif peu performant. Même Najat Vallaud-Belkacem, avant de céder son maroquin de l'Éducation nationale à Jean-Michel Blanquer, reconnaissait que « la France est le pays du grand écart avec une école qui ne parvient pas à faire réussir 20 à 30 % de ses élèves ». Au soutien de ce constat peu engageant se trouvent des classements internationaux offrant de comparer les différents systèmes éducatifs mondiaux. Le plus cité d'entre eux est certainement le Program for International Student Assessment – plus connu sous le nom de PISA, son acronyme. Celui-ci apprécie le niveau des élèves de 15 ans des différents pays de l'OCDE et, dans sa dernière mouture, place la France à une peu glorieuse 26e place... Une étude qui sert de cheval de bataille à de nombreux observateurs qui pointent les insuffisances du système éducatif français et qui l'accusent d'être l'un des plus inégalitaires.


Dès lors, il paraît naturel de regarder vers les sommets du classement pour avoir une idée des systèmes qui fonctionnent. Dans les premières enquêtes PISA – le classement a été créé en 2000 –, c'est le groupe des pays scandinaves qui faisait la course en tête avec la Finlande comme porte-étendard. Ces pays étaient mis en exergue pour l'efficacité et l'équité de leur système. Mais depuis plusieurs années, d'autres pays se mêlent à la lutte pour les plus hautes places du classement : les pays d'Asie du Sud-Est. Ces derniers, malgré des niveaux de développement disparates, obtiennent d'excellents résultats. C'est ainsi que, dans la dernière enquête PISA de 2016, sept des dix premières places sont trustées par des pays asiatiques.

L'importance des compétences "transversales"


Ces pays ont en commun d'avoir été marqués au fer rouge par les préceptes philosophiques de Confucius. Dans ces sociétés dépourvues de croyance transcendantale, l'ordre sur terre devient la plus belle forme d'achèvement collectif. De cela découle une organisation sociale fortement hiérarchisée où les élites sont recrutés au terme de concours extrêmement sélectifs. La réussite scolaire fait donc office de parangon de l'accomplissement social, ce qui nourrit la motivation des élèves et des familles. Grâce notamment aux diplômes qu'ils permettent d'acquérir, les systèmes éducatifs des pays d'Asie Pacifique parviennent à scolariser une population extrêmement massive. Autre élément caractéristique : la valorisation du rôle de la mémoire. Au cœur des pédagogies pratiquées dans ces pays se niche l'idée que, par les automatismes qu'elle crée, une bonne mémoire ouvre la voie à l'intelligence et à la pensée.

Les succès remportés par les pays asiatiques tiennent aussi aux efforts qui ont été amorcés depuis plusieurs années. Loin de se focaliser exclusivement sur les matières standards, ils ont décidé d'accorder une place importante aux compétences dites transversales. Capacité à collaborer, résolution des conflits, empathie et esprit d'entreprise sont autant de disciplines qui, en Asie du Sud-Est, se voient aujourd'hui valorisées. Bien sûr, chaque pays a sa spécificité : le système éducatif de Singapour s'est fortement engagé sur ce qui apparaît comme un prérequis méthodologique : apprendre à apprendre. À Hong-Kong, cela fait une vingtaine d'années que l'accent est mis sur l'enseignement d'une large gamme de compétences telles que l'énergie créative ou encore la pensée constructive et critique.

Une enfance sacrifiée


À première vue, il y a de quoi être séduit par la voie pédagogique que ces pas pays ont décidé d'adopter, d'autant qu'elle semble être directement liée à leur score dans le dernier PISA. Toutefois, ces excellents chiffres ne doivent pas occulter une réalité beaucoup moins ragoutante. En effet, ces systèmes éducatifs très performants ont atteint leurs objectifs au prix de lourds sacrifices : parallèlement aux résultats de PISA, l'indicateur de bien-être de l'OCDE enregistre des chiffres inquiétants s'agissant du bonheur des adolescents d'Asie du Sud-Est. La Corée du Sud se trouve ainsi bonne dernière de cet autre classement... Les examens à fort enjeu expliquent notamment le malaise des apprenants. Dans la région, les valeurs confucéennes du travail et de la piété filiale continuent d'avoir une influence puissante, et les fortes attentes combinées des parents, des enseignants et des élèves créent un stress intense. En conséquence de quoi, nombre de ces jeunes élèves qui s'infligent d'interminables journées de révisions jusqu'à tard dans la nuit, se disent privés d'enfance. Les impressionnants taux de suicides qui sévissent dans ces pays en sont une des conséquences.

Ces processus éducatifs reposant sur la compétition ont également donné naissance à ce que le chercheur Mark Bray appelle « l'école de l'ombre ». Il désigne par là l'essor irrésistible des cours de soutien payants que les élèves reçoivent, le soir généralement. Cette accroissement du tutorat privé se fait naturellement aux dépens d'autres domaines non scolaires tels que le sport, la musique ou les activités manuelles. Et si cette « école de l'ombre » parvient à stimuler les progrès scolaires individuels, ces cours privés ont exacerbé les inégalités sociales biaisant de fait l'accession aux postes qu'offrent les concours les plus prestigieux. Mark Bray va jusqu'à prédire que si au XXe siècle, les pays d'Asie du Sud-Est ont évolué dans le sens d'une démocratisation de l'école, le XXIe siècle pourrait bien marquer un projet « d'usurpation de l'enseignement public » par l'école du soutien scolaire.

Vis-à-vis de l'éducation dans ces pays, il s'agit donc de porter un regard à la fois curieux et critique. Il paraît illusoire que le modèle français, bien que stagnant dans le ventre mou du classement PISA, puisse se calquer sur celui des pays asiatiques. Et à vrai dire, cela n'est sans doute pas souhaitable. Il est en revanche certain que les évolutions pédagogiques qu'ils ont amorcées depuis plusieurs années peuvent constituer une solide base de réflexions pour de possibles améliorations.

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